Version voyageur

YVES MARTINET

Jésus-Christ et autres contes

Pamphlet

Autoédition

VOUS QUI VENEZ VERS MOI
DEUXIÈME ÉPÎTRE
PSYCHANALYSE ET DÉMOCRATIE
VOLÉ DÉPOUILLÉ ASSASSINÉ GLORIFIÉ
LA VIERGE DES BRUMES
LE TABASSAGE DU RÉEL
CHRIST ALAIN
7, rue “St” Remesy

- Livre d’Or de l’auteur -


Catalogue


VOUS QUI VENEZ VERS MOI

Madame,

J’ai repensé à ce que vous m’avez dit des Juifs. Je ne crois pas que Dieu, s’il existe, ait pu les rejeter. Jésus savait dès le début qui serait le traître (Jean, 6 − 64), il lui a néanmoins promis qu’il siégerait sur un trône de gloire (Matthieu, 19 − 28). S’il n’a pas rejeté Judas, pour une moindre faute Dieu ne peut se récuser en rejetant les Juifs. Et, s’exprimant par Jésus, selon Matthieu (10 − 5) il a donné aux apôtres les instructions suivantes : « N’allez pas vers les païens, et n’entrez pas dans les villes des Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. » Il est vrai que l’Évangile selon Matthieu est le seul canonique qui fut composé en hébraïque… Mésentente sur la population à convertir ? Il faut examiner les choses de plus près, comprendre que se destinant à la crucifixion, il ne pouvait se crucifier lui-même, et Jean ne dit pas autre chose qui rend justice à Caïphe en cette décision de n’en être pas l’auteur mais le prophète de Dieu (11 − 51). Et si, pour vous répondre point par point, les Juifs n’ont pas reconnu Jésus comme le Messie, il ne faut pas être plus royaliste que le roi, et considérez avec Jean que de ce malentendu Jésus était le seul fautif : pour être le Messie, il ne suffisait pas de prophétiser joliment et de faire des miracles, encore fallait-il, comme il avait été annoncé, être né à Bethléem de la maison de David. « Examine, et tu verras que de la Galilée il ne sort point de prophète. » (Jean, 7 − 40 à 53). Pour eux, il était le Nazaréen, un imposteur.

Chez Marc, le fils de Dieu se reconnaît au sale caractère dont il a hérité, toujours à susciter la faute pour infliger la punition. Ses origines selon Jean présentaient un inconvénient. Cela explique pourquoi Selon Luc et Selon Matthieu se marchent constamment sur les pieds lorsqu’ils s’essaient, deux sur quatre, à commencer par la naissance. Tous deux font remonter à David et au-delà l’ascendance de Joseph, mais le père d’icelui se nomme pour l’un Jacob, pour l’autre Héli, et, il faut soutenir son attention au texte car l’un la publie en descendant et l’autre en remontant, la liste généalogique diffère de l’un à l’autre, et jusqu’au nombre de générations. Jésus naît tantôt dans une maison tantôt dans une crèche. L’événement s’annonce à des bergers ici, là des astrologues. Le couple selon Luc vivait à Nazareth et y retourne sitôt l’accouchement déplacé à Bethléem, ce que contredit formellement Selon Matthieu, pour qui ce fut la jalousie d’Hérode qui les poussa à s’exiler en Égypte avec le nouveau-né puis, au retour, Hérode mort, par crainte de son fils Archelaüs, à s’installer à Nazareth au lieu de revenir dans leur patrie la Judée. En toute occurrence les versions selon Luc et selon Matthieu s’excluent mutuellement. Au moins l’un des deux a menti, puisqu’ils ne sont d’accord sur absolument rien. Mais, si Jésus avait été conforme aux écritures, la vérité étant alors suffisante, quel besoin l’un des deux aurait-il eu d’affabuler pour lui fournir un alibi ? C’est donc qu’ils ont menti tous les deux, sans se concerter, partant du principe que Jésus devait être né à Bethléem de la maison de David parce qu’il était le Messie, au lieu du contraire.

Comme Daniel fut le Rambo des Hébreux pour la vengeance fantasmée sur le vainqueur Babylonien, comme l’histoire de Jonas, comédie au premier abord, a visiblement été écrite pour justifier qu’une prophétie ne se soit pas réalisée, l’étude des sectes d’aujourd’hui et de l’histoire contemporaine nous en apprend davantage sur la Bible que 2000 ans d’accoutumance. L’attente messianique est une aubaine pour scénaristes. De ce point de vue, l’histoire de Jésus est moins drôle que celle, dont je vous ai déjà parlé, de Sabbataï Zevi, qui lui aussi sema le trouble et la confusion parmi les Juifs en se faisant passer pour le Messie, avant de se convertir à l’Islam.

J’imagine que l’expression “dire ses quatre vérités à quelqu’un” est référence aux Évangiles. Aux Évangiles et à leur vérité en quatre exemplaires bourrés de contradictions pour peu qu’on se donne la peine de les comparer. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi il y avait quatre Évangiles ? Dieu s’il existe n’a besoin que d’une vérité. Mais l’histoire, notre destinée humaine, veut que l’on progresse par changements d’époque. En permettant deux lectures, les Évangiles provoqueront la fin du christianisme de la même façon qu’ils ont été à son avènement.

Vous m’avez incité à lire la Bible. Puis, vous n’êtes plus venue me voir, et je n’ai pu vous faire part de ce que j’y ai découvert. Lui, qui prêchait l’amour et la résurrection, et que sa mère prenait pour un fou (Marc, 3 − 21 à 35), comparait le royaume de Dieu à un grain de sénevé qui pousse et devient un arbre (Luc, 13 − 18). Mais le sénevé est une herbe fleurie et non un arbre, et indésirable dans les champs des agriculteurs. Que faut-il entendre à cette parabole ? Qu’il n’y a pas de royaume de Dieu parce que l’amour est toujours décevant. Annie s’interrogeant sur ma retraite m’a donné la clé de ce royaume : à l’heure de la fin du monde annoncée par l’apocalypse qu’est toute fin individuelle, ceux qui auront observé les préceptes de Jéhovah comme on cotise pour la résurrection auront grossi quels comptes en banque (?), mais ne ressusciteront pas plus que les autres. Quant à moi, de la retraite je m’inquiéterai quand il sera trop tard, et pour la même raison que dans la Bible il est écrit : « celui qui veut sauver son âme la perdra » , je tiens à ce que mon altruisme, si épisodique soit-il, ne soit entaché d’aucune espérance de résurrection ou de toute autre récompense. L’altruisme n’aime pas être crucifié mais il doit savoir que cela lui est dû.

C’est trop mignon quand Pascale s’applique à réciter ce qu’elle a appris dans les publications et dans la salle du Royaume. Mais, au jour qui peut arriver où elle aura besoin d’une transfusion, sera-t-elle sacrifiée aussi, comme l’agneau ? Je l’imagine, c’est pourquoi j’espère que vous comprendrez qu’à mon tour je vous invite à lire la Bible.

N’écoutez pas les Anciens et ne leur dites rien. Malgré que vous serez fâchée de ce conseil maladroit qui à mes yeux est une preuve d’amitié, j’attendrai de vous revoir très bientôt.




Veuillez agréer, Madame…



Le prénom de l’enfant a été changé pour respecter l’anonymat de la destinataire.

Sommaire







DEUXIÈME ÉPÎTRE

Madame,

Quand vais-je vous revoir ? Maintenant que vous avez terminé le travail pour vos clients, vous ne semblez pas pressée de revenir sonner chez moi. C’est la projection que j’ai faite assez tôt de l’avenir sans réponse (on ne peut exiger de l’avenir qu’il réponde présent), qu’arrivera-t-il à partir de l’instant où vous aurez désespéré d’arriver à me convertir un jour ? Très certainement je ne vous verrai plus. Vous savez déjà que si j’accepte de venir à la salle du Royaume, ce sera pour me rapprocher de vous, et non de Dieu, je ne suis pas sûr que cela vous fasse entièrement plaisir. Je ne puis attendre de la résurrection alors que c’est l’espérance contraire de disparaître sans retour qui m’a depuis longtemps aidé à vivre. Quant à d’autres rapports que de conversion, comme les membres de la communauté vont toujours deux par deux, jamais seuls face à moi, ne serait-ce que d’amitié je ne crois pas que vous y teniez beaucoup.

Celui qui ne sait pas tenir sa langue et ne connaît pas les usages sociaux est souvent mis en quarantaine. Mais si, pour être accepté quelque part, je dois me soumettre à Dieu, ou à l’autorité, ou à une morale qui est incompréhensible pour moi, où est ma liberté ? Je tiens à ma liberté parce que sans elle je ne sers à rien en n’étant utile à personne. Il n’y a que la liberté qui permette de comprendre les gens et quelquefois de les guider, dans le pire des cas non sans agressivité de les protéger contre eux-mêmes. Une femme s’attache violemment à quelqu’un de libre et d’effrayant pour lui donner l’éternité des regrets de ce qui n’aurait pu être, fulgurant et inaccessible, jamais l’unique véritable réussite. Dans le Royaume de Dieu il n’y aura ni femme ni mari et ça ne correspond pas du tout à ce que moi je cherche, ça ne m’intéresse pas.

Je pense que vous ne viendrez plus me voir parce que j’ai dû avoir le sens du contre-pied volontairement ou non une fois de trop. Ça, je ne peux pas m’en empêcher. En relisant Luc, sans intentions particulières, je l’ai surpris laissant échapper (7 − 18 dissipant l’équivoque de 3 − 19 à 22), que Jean le Baptiste ne se souvenait pas du baptême de Jésus, ni d’avoir détecté en lui le Messie. Après que nous en ayons parlé au téléphone c’est une coïncidence gênante mais… C’est le texte et non pas moi le responsable de la provocation. La réputation de Jean le Baptiste devait être grande et ses disciples nombreux que les Rédacteurs aient songé à se l’accaparer. Chaque Évangile s’ouvre sur l’affirmation que Jésus est le Christ, dans un système d’opposition entre deux, Marc et Jean, qui s’appuient sur le seul baptême et cette prophétie par le Baptiste, et les protoapocryphes Matthieu et Luc en appelant aux prophètes de l’Ancien Testament à travers la fable des origines et de la conception divine. Tout ce qui est écrit tôt ou tard se trouvera sur le chemin d’un lecteur entre les lignes de romans policiers. Un fascicule anarchiste a préfacé ma lecture, mais au fur et à mesure un sens m’est apparu que les contradictions relèvent d’une manipulation désaccordée et non de la naïveté des songes. Jean est devenu le disciple bien-aimé sur la foi de son autoproclamation, sur la scène où l’acteur joue le scénario écrit par les prophètes (Luc, 22 − 36, Jean, 12 − 14, etc…). Au bout du compte, hors le noyau trop humain historique, tout est faux.

Luc laisse entendre même… Mais suis-je bien en train de me rendre agréable à vos yeux ? D’autant que je vous écris pour vous avouer que ce courrier, personnel, touche à un domaine dont l’intérêt va bien au-delà de la sphère confidentielle. Preuve à l’appui : vous en trouverez l’illustration ci-jointe. J’ai changé le prénom qui vous aurait trahie. Mais ce n’est pas ça qui va arranger les choses, et je comprendrai que vous soyez, au début un peu surprise, par la suite un peu fâchée. Je suis impardonnable non pas d’avoir écrit ce courrier, qui dans mon intention première devait rester fictif et littéraire, mais de vous l’avoir réellement envoyé, par inquiétude de ne plus vous voir, ce qui vous implique et peut vous tourmenter. Suis-je le garçon charmant que vous avez connu, quand je m’occupe de précipiter ainsi les événements vers leur tendance naturelle ? Une conception nous oppose, et je soupçonne toute fâcherie, comme entre nous, d’être due à l’impossibilité d’une entente sur un moyen terme. Bientôt, sans que je me dépêche, le résultat aurait été le même. Alors, je me permets d’être indiscret. En attendant.




Soyez assurée, Madame…


Sommaire




PSYCHANALYSE ET DÉMOCRATIE


C’est un parallélisme devenu de bon ton.

Je veux démontrer ce que, dès l’origine, la psychanalyse a en commun dans son fonctionnement avec le mode électoral, et pour cela je vais analyser deux textes relatant la genèse de la théorie du complexe d’Œdipe. Tous deux sont extraits de dossiers de presse consacrés à l’inceste. Le premier, publié dans Libération no 3463 du 10 juillet 1992 (“Inceste, un procès d’assises sur cinq”) est une interview d’Élisabeth Roudinesco très dictée par les circonstances.

Libération : « On a longtemps reproché aux psychanalystes de nier la réalité des incestes racontés dans l’intimité de l’analyse… »

Élisabeth Roudinesco : « Le problème s’est posé de la façon suivante : à la fin du XIXe siècle, quand Freud a commencé à analyser à Vienne des femmes “hystériques”, elles disaient presque toutes avoir subi dans leur enfance une séduction sexuelle réelle, en général par leur père.
Au début, Freud a appelé “théorie de la séduction” ce qu’il a considéré comme un traumatisme. Puis il a distingué ce qui relevait du fantasme et ce qui pouvait venir de la séduction réelle. Il a donc abandonné sa théorie puisqu’il était impensable que tous les pères aient abusé sexuellement de leur fille. Il a ainsi découvert le domaine du fantasme, ce qui permet, par ricochet, de mieux comprendre l’existence des abus sexuels réels. Sartre, dans son Scénario Freud (écrit pour John Huston), a raconté cela de façon exemplaire. Je pense qu’aujourd’hui aucun analyste sérieux ne nie la réalité de l’inceste sous prétexte que le fantasme existe. » Fin de citation.

Tout ce qui est dit dans ce texte dénote des structures démocratiques. Je détaille :

a) La consultation populaire :

Il est évident que Freud se focalise sur les préoccupations de la base.

b) C’est la majorité qui gouverne :

« …elles disaient presque toutes… » Élisabeth Roudinesco ne donne pas de chiffres. Elle aurait pu. Après tout, le bourrage des urnes est aussi vieux que le président du bureau de vote. Il n’empêche qu’on n’en saura pas davantage sur les presque aucunes qui n’ont jamais dit avoir subi dans leur enfance une séduction sexuelle réelle, en général par leur père. L’inceste devient la loi commune parce qu’il obtient la majorité plus une voix.

c) La sexualité folklorique :

Il paraît que c’est une tradition parlementaire anglo-saxonne. Ni Freud ni Élisabeth Roudinesco ne semble connaître la différence entre séduire et abuser sexuellement de. C’est inquiétant. Ils devraient suivre une psychothérapie.

d) Les sondages :

« …puisqu’il était impensable que tous les pères… » La presse libre a la même manie de confondre simulation, plus ou moins crédible, et consultation en grandeur réelle. On ne soupçonnera évidemment pas Élisabeth Roudinesco d’essayer de nous faire avaler que Freud avait réellement analysé TOUTES les femmes de son époque, mais on voit très bien où elle veut en venir. L’hypothèse de Freud tire sa vox dei d’un échantillon représentatif de la vox populi. C’est basé sur une étude très sérieuse.
On peut se poser une question : les statistiques étaient-elles vraiment au point à l’époque de Freud ? Les quotas qu’il utilise sont pour le moins bizarres : des “hystériques”, uniquement, c’est-à-dire ce qu’il vaut mieux appeler des femmes gravement traumatisées. Sachant ce que l’on sait aujourd’hui de l’inceste, le plus général des viols d’enfants, et des névropsychoses parfois incurables qu’il induit, on peut soupçonner à de très fortes probabilités que TOUTES les femmes analysées par Freud avaient été authentiquement violées dans leur enfance (sauf évidemment celles qui n’ont jamais rien prétendu de tel, en général par leur père, mais celles-là, j’ai déjà démontré qu’on n’en a rien à foutre). C’est une question intéressante et malheureusement hors sujet, donc on ne s’y intéressera pas. Sinon, il faudrait aussi se demander si TOUTES les enfants violées avaient été analysées et généralisées par Freud. Ça nous entraînerait trop loin.

e) Les malentendus :

La communication n’est jamais facile entre élus et gouvernés. Le même problème se pose dans la cure analytique et n’est sans doute pas à l’aube d’être résolu. Élisabeth Roudinesco, même par inadvertance, n’en dit rien. Anne Luria, par contre, toujours dans un dossier de presse consacré à l’inceste (Psychologies no 101 de septembre 1992), illustre de manière saisissante le clivage et l’incompréhension qui s’installaient déjà entre Freud et ses patientes, aux tout débuts de la psychanalyse : « Les symptômes de ces jeunes femmes, leurs paralysies, leurs délires commémorent ce traumatisme. Elles sont malades d’avoir été violées, mais ne se souviennent de rien. Seule trace du délit, la névrose, qui, une fois guérie, grâce à la résurgence de l’événement traumatique, disparaîtra à tout jamais. Seulement, quelques années plus tard, Freud déchante : certaines malades, malgré la “révélation”, rechutent. Au fur et à mesure de sa pratique, il se rend compte que tout individu, même s’il n’a pas été abusé sexuellement (sic), abrite en lui des fantasmes incestueux. » Autrement dit, d’après Freud, un traumatisme se reconnaît à ce qu’il disparaît d’un coup de baguette magique. Sinon, c’est un fantasme.

Je laisse aux spécialistes le soin de démonter des mécanismes plus subtils.

Psychanalyse et démocratie, c’est le titre d’un article que j’avais lu dans Libération, et le sujet de quelques dissertations contemporaines éparses.



Sommaire




1. Jésus | 2. Audrey | 3. Jean-Baptiste | 4. Pierre | 5. Dans tous ses états | 6. Lucy | 7. le Masque

VOLÉ DÉPOUILLÉ ASSASSINÉ GLORIFIÉ



À Turin il y a un suaire. L’homme qu’on y voit imprimé ne peut pas être Jésus. La preuve ? Il porte la barbe et les cheveux longs et il est de stature nordique. Il est aux normes de représentation du Christ, apparues au IVe siècle conjointement à d’autres signes d’une influence germanique dans le monde romain. Auparavant, quand ce n’était pas une main peu chrétienne qui le dessinait avec la tête d’un âne (Jésus Ben Pandera), il avait cessé d’être juif, juvénile il avait les cheveux courts et il était imberbe.

Et il insiste…

Bonjour Audrey,

Je te remercie pour ton message plein d’attention, et, en un sens, je me sens un peu gêné pour te répondre. J’ai écrit des pages sur Jésus, non pour m’opposer à une foi comme la tienne, mais à tous ceux qui ont fait du christianisme une religion morbide et ont ensanglanté l’histoire.

J’ai connu Jésus tout d’abord au catéchisme comme la plupart des gens de mon âge. J’étais très croyant dans mon enfance, et enfant de chœur. Puis est venue l’adolescence, athée, ses problèmes existentiels, et une expérience mystique sauvage, c’est-à-dire hors de tout chemin balisé par des textes ou des religions, et sans que rien l’ait annoncée.

Ce que tu appelles Dieu, ou Jésus, je ne lui donnerai pas de nom, et je ne me pose pas la question d’une vie après la mort, ça n’a pas beaucoup d’importance pour moi, beaucoup moins que la libération, peut-être celle dont tu parles. Je sais qu’il y a quelque chose. Je sais par expérience que des forces, contradictoires ou non, façonnent notre destin, mais je sais aussi par expérience qu’il y a encore autre chose au-delà, l’éternité, qui n’est pas l’immortalité de mon âme mais la transcendance de la matière et de la vie et de toute réalité, et dont même pas les dimensions de l’Univers peuvent rendre compte.
Quelque chose à quoi on n’accède que par l’amour.

Un temps, et bien que n’étant plus chrétien, je me suis senti proche du christianisme. Il faut dire que j’ai surtout côtoyé Jésus à travers les croyants, incidemment ce furent des protestants de l’Église Réformée de France, et leur foi me plaisait beaucoup. À tel point que j’avais commencé à lire l’Évangile de Jean, mais sans aller bien loin car ce n’était pas ma voie.

Longtemps après, j’ai fait la connaissance de croyants plus durs, appâtés vers le salut par l’égoïsme : obéissez, vous serez sauvés. L’antisémitisme dans leur cérémonie et leur credo m’avait choqué, mais aussi l’intolérance envers les homosexuels, les alcooliques…

C’est à ce moment-là que je me suis décidé à réellement consulter les Évangiles, et l’image que j’avais de Jésus en a été radicalement changée.

Tu me dis de laisser les traditions… Mais toute image que l’on se fait de Jésus est issue de traditions : dès que l’on ouvre les pages des seuls témoignages sur le personnage historique, on est obligé de se poser des questions bizarres. Pourquoi nous dit-on ici que Judas se suicide et ailleurs qu’il meurt d’un accident présenté comme une punition divine ?

Au fil de la lecture, les conclusions auxquelles j’ai abouti s’imposent d’elles-mêmes.

Je me suis intéressé par la suite aux travaux de spécialistes, et leurs connaissances linguistiques, géographique etc. les ont amenés à relever d’autres contradictions encore, et surtout dans les récits de la résurrection qui ont focalisé toute leur attention, quand la mienne s’était portée sur ceux relatant la naissance et le baptême.

Certaines erreurs de traduction sont d’ailleurs assez cocasses, mais l’une d’entre elles au moins a eu des conséquences tragiques. Quand les Juifs appelaient Jésus “Fils de Dieu”, cela se disait en leur langue “Bar Abbas”, (littéralement, “Fils du Père”). Or, cet adjectif, au lieu d’être traduit comme tel, a été pris pour un nom ! Ce qui a obligé à inventer de toutes pièces un personnage qui dans certaines bibles se nomme Jésus Barabbas, dans d’autres Barabbas tout court, un séditieux ou un brigand tel qu’à un meurtre près Jésus devait l’être aux yeux des pouvoirs en place.

Ainsi en est-on venu à renverser les rôles, et à faire des Juifs le peuple déicide, quand ce peuple en fait avait réclamé la libération de Jésus. Une erreur que de vexations en pogromes les Juifs paieront cher tout au long de l’histoire du christianisme. Mais une erreur dont le pouvoir religieux s’accommodait fort bien, tellement les Juifs connaisseurs de l’Ancien Testament représentaient une menace pour sa légitimité.

Les racines de l’antisémitisme, et d’autres cristallisations de haine, surtout envers les inconvertis, sont dans la Bible, mais pas seulement. Reste, de Jésus, l’image angélique que s’en font les croyants, peu en rapport avec l’histoire. Le Jésus du plus ancien Évangile est très éloigné de la douceur dont on le revêt aujourd’hui. Jean et Luc le font plus aimable, mais ses propos ne prêtent pas toujours à sourire.

Quant à Dieu, il est censé avoir fabriqué un monde dont il ne connaissait même pas les lois physiques, se contentant de refléter les balbutiements fantasmagoriques d’avant le télescope…

Mais pourquoi vouloir tourmenter les croyants avec la Bible, et pourquoi tout remettre en cause ?
Parce que les rares moments de bonheur qu’a pu apporter le christianisme pèsent peu, dans l’histoire, face à ses victimes, victimes de la morale, victimes de l’intolérance. Et les racines de la violence sont dans la Bible.

Certes, Jésus, tel qu’on l’imagine et si l’on y croit, peut nous éveiller à l’immanence, et planter dans le contingent sa croix comme un pressentiment de transcendance.

Mais c’est une image, et la Bible, ou plutôt la lecture comparée des textes de la Bible, enseigne que le personnage historique était sans aucun rapport avec cette image.

La transcendance, pour sa part, peut se vivre sans aucune référence à cette image.

Tous les missionnaires, quel que soit leur athéisme ou religion, sont agressifs, Jésus l’était, et je le suis aussi. Nous attaquons l’existant, les bases, espérant apporter mieux, mais c’est sur ces bases que se fonde la vie des autres.

Je milite, et mes textes m’amèneront plus d’une fois à blesser des gens dans leur foi (Encore que la plupart des pris à parti les survolent et se sentent dispensés par cette foi d’examiner les sources).
Je suis persuadé que c’est pour la bonne cause (nous en sommes tous persuadés quelle que soit la cause) mais ça ne rend pas les choses plus faciles.

Paul disait :
« Je ne fais pas le bien que je veux,
Je fais le mal que je ne veux pas. »
C’est notre condition humaine.
Que ce qui doit être soit.

Et merci pour l’amour que tu es prête à donner aux humains (aux animaux et au vivant en général aussi je suppose), pourvu que jamais tu ne changes !

Et il insiste encore…

Jésus est baptisé par Jean-Baptiste et s’entend désigné par une voix, Jésus est baptisé par un Jean-Baptiste intimidé et la voix qui le désigne résonne dans les cieux, Jésus est baptisé par Jean-Baptiste et le signe de son élection est reconnu par Jean-Baptiste qui le bombarde Agneau de Dieu en présence de deux disciples, de Marc à Jean en passant par Matthieu nous voyons s’étoffer la légitimation de Jésus par Jean-Baptiste.

Luc, le plus prolixe en miracles et féeries de toutes sortes, s’il rate la marche du baptême, fait mieux que se rattraper en donnant dans le totalement échevelé, Jean-Baptiste reconnaît Jésus et lui fait allégeance dès le ventre maternel !

Mais je ne lis pas dans Marc que Jean-Baptiste ait regardé Jésus comme le messie vers qui tourner ses disciples et tout, dans l’histoire et dans l’implicite des Évangiles, souligne abondamment le contraire.

Et comment un homme annonçant le messie dans sa toute redoutable exigence aurait-il jamais pu le croiser sur sa route ? “Cherchant la femme qu’on ne trouve jamais…”

Encore et encore…

“Il eut faim, et il voulut manger. Pendant qu’on lui préparait à manger, il tomba en extase. Il vit le ciel ouvert, et un objet semblable à une grande nappe attachée par les quatre coins, qui descendait et s’abaissait vers la terre, et où se trouvaient tous les quadrupèdes et les reptiles de la terre et les oiseaux du ciel. Et une voix lui dit : Lève-toi, Pierre, tue et mange. Mais Pierre dit : Non, Seigneur, car je n’ai jamais rien mangé de souillé ni d’impur. Et pour la seconde fois la voix se fit encore entendre à lui : Ce que Dieu a déclaré pur, ne le regarde pas comme souillé. Cela arriva jusqu’à trois fois ; et aussitôt après, l’objet fut retiré dans le ciel.”
(Actes, 10 − 10)

Sitôt après cet onirisme, Pierre vit venir à lui des païens, et il accepta de les baptiser. Et il dit :

« En vérité, je reconnais que Dieu ne fait point acception de personnes, mais qu’en toute nation celui qui le craint et qui pratique la justice lui est agréable. »

Et tant de païens furent baptisés qu’aujourd’hui en Europe occidentale, avec ou sans notre consentement nous le sommes pratiquement tous.

Tout le problème est que la vision fondatrice de Pierre relève plus de la sagesse du Yi-King que de l’intransigeant et omniscient dirigisme traçant les routes depuis la nuit des temps. Mais distance oblige et unité de lieu, c’est plutôt à Moïra, le Destin, la divinité suprême des Grecs plus mystérieuse et inaccessible que lui, que pour se répandre Dieu aura fait cette concession tard venue — ne plus être le Dieu du seul Peuple Élu.

Le glissement est plus insidieux qu’il n’y paraît au premier abord : la prophétie au jour le jour est encore une manifestation de la providence, mais conjoncturelle, intuitive, souple et opportuniste…

Le christianisme avait le vent en poupe, mais c’était le vent de l’histoire, et non pas Dieu ni les prophètes ni Jésus ne tenaient plus le gouvernail.

Rupture généalogique : Pierre évêque de Rome apparaîtra comme le premier pape au lieu de Jacques chef de la première église, celle de Jérusalem.
Rupture sémantique : Jean la consommera en ne désignant plus comme Juifs, voués à l’opprobre, que les persécuteurs de Jésus, le rédacteur de l’Apocalypse en s’embrouillant dans les noms des tribus.

Quand les nations évoquées dans la Bible ne se limiteront plus aux tribus d’Israël, le christianisme ayant perdu ses bases arrières naîtra autant sinon plus de l’universalisme romain que des textes sacrés.

Le célèbre “Aimez-vous les uns les autres”, Jésus enjoignait à ses disciples de le pratiquer entre eux.
L’Empire devenu immensément cosmopolite avait certainement besoin quant à lui d’un tel slogan pour faire tenir l’ensemble et cohabiter toutes ses composantes.

Les prophètes, Yahvé, Juifs restés Juifs en leur terre juive, n’avaient rien prédit de tout cela.

Encore…

Révolté caractériel contre les lois naturelles édictées par Dieu :
“Le lendemain, après qu’ils furent sortis de Béthanie, Jésus eut faim. Apercevant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose ; et, s’en étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n’était pas la saison des figues. Prenant alors la parole, il lui dit : Que jamais personne ne mange de ton fruit. Et ses disciples l’entendirent… Le matin, en passant, les disciples virent le figuier séché jusqu’aux racines.”
(Marc, 11 − 12)

Improvisateur enseigné par les événements :
“Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche.”
(Marc, 13 − 28)

Goguenard, ironique et narquois :
“Il s’élèvera de faux Christs et de faux prophètes ; ils feront des prodiges et des miracles pour séduire les élus, s’il était possible.”
(Marc, 13 − 22)

Prédisant étourdiment le scénario-catastrophe du jugement dernier :
“Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive.”
(Marc, 13 − 29)

Encore…

La Bible nous enseigne l’histoire de nos origines dont, si elle était vraie, nous n’aurions pas besoin de l’apprendre par la Bible, et d’Adélaïde à Valparaiso en passant par Dunkerque et Tamanrasset elle serait plus ou moins déformée la pierre angulaire de toute civilisation passée, présente ou à venir, puisqu’Adam et Eve et leur descendance nous l’auraient transmise.

Le langage a dû apparaître tardivement, dans un processus d’humanisation progressif et non instantané, et son manque initial comme chez les enfants produire une belle amnésie pour qu’autant de mythes divers et variés se soient contredits quant à la création de l’homme. Le récit de la Genèse nous remet donc involontairement à notre place, tout au bout provisoire d’une branche de l’évolution des espèces.

Mais le christianisme, bien qu’on n’en finisse pas de réécrire la Bible —quand on la lit — pour continuer d’y croire, s’est bâti consubstantiellement sur le socle local de ce récit, sur le péché originel.

Encore…

Son visage a été calculé pour l’impact longtemps avant qu’on en fasse un métier. Jésus devait être un symbole aussi simple, mémorisable et puissant sur les consciences que la croix. Mais, comment le rendre reconnaissable et reproductible sans tirer parti d’un effet disgracieux ou caricatural, puisque ses traits devaient être nobles et fins ? Tout simplement, comme une coquetterie, en jouant sur les éléments modulables. Ce qu’on ne pouvait attendre du graphiste il suffisait de le demander au coiffeur.

Sans l’occidentaliser on n’aurait pu affranchir des Juifs ce dont ils n’avaient pas voulu et qu’on ne voulait pas leur devoir. Ne sommes-nous pas les seuls universels ?

S’il avait eu grandes oreilles et quatre doigts, aucun doute, ç’aurait été Mickey. Mais voir Jésus dans le suaire de Turin, ce serait comme si après le film un portrait de la Renaissance devenait celui de Christophe Colomb sous prétexte qu’il ressemble à Gérard Depardieu.



Sommaire




LA VIERGE DES BRUMES



Sa robe blanche ne me rassure pas. Je me dis : de quel droit me juge-t-elle ? Celui d’être entourée de cierges et de naïvetés ferventes. Trop facile.

Je l’ai vue, moi aussi, en apparition. C’était au sommet d’un immeuble, tout en haut de l’escalier où les circonstances m’avaient forcé à dormir, plus ou moins bien, le ventre vide.

Je rêvais que je dormais en rêve dans un lit, quand elle m’est apparue, dans une chambre amicale, par la fenêtre hospitalière donnant sur la nuit des musiques douces, et les étoiles étaient penchées sur nous.

Elle était venue me dire… quoi, je ne le saurai jamais. Je me trouvais trop bien de dormir, je manquais de sommeil. Rien d’important ne pouvait me réveiller à cette heure. Mais je savais bien dans mon rêve que je manquais à toutes les politesses.

Je lui coupais son effet en ne me réveillant pas de la voir apparaître. Et je la rêvais gênée de ne savoir que faire, les minutes passant, ni quelle contenance adopter, prise de court, attendrissante et naïve.

La jeune enfant perdue poigne le cœur de l’homme sensible mais cela non plus ne me réveillait pas. Alors, après des minutes pensives, timidement, sa main a effleuré ma joue, puis s’enhardissant s’est posée sur ma poitrine (elle n’était pas froide bien qu’ayant traversé la nuit). En désespoir de cause, quoique sans violence ni méchanceté, elle m’a secoué comme un prunier, mais rien ne pouvait y faire : je dormais et ne voulais pas en démordre.

Découragée d’un tel entêtement, elle s’est plantée au pied de mon lit et m’a considéré gravement avec cet air que donne aux femmes, et pas seulement aux amoureuses déçues, l’homme qui leur pose un problème insoluble. Un saxophone est apparu dans ses mains, et en jouant la musique des tristesses apaisées, toute de blancheur immaculée elle s’est enfoncée dans la nuit. Quand elle a disparu je me suis réveillé.

Je suis passé, bien plus tard, dans la cité mariale, pensant que je pourrais discuter avec elle et à mon heure de la chose. Mais je crois bien qu’elle boudait. Dans sa grotte royale, toute de cierges et de prières encensée, sur son trône de gloire, elle restait statue et refusait de me voir. J’ai tourné les talons et traversé la foule à contre-courant.

Le pape Jean-Paul II y est passé après moi, en 2004. Ce vieux général du garde-à-vous des croyants, parce qu’il l’a faite Reine Mère, a dû lui sembler bien plus accommodant si elle est sensible aux honneurs. Mais tout piédestal est une prison et mère, ce n’est pas toute la féminité.

Moi, je l’ai connue désemparée, autrement féminine, féminine enfantinement. Sa candeur malhabile m’est restée comme une dette, me voici désarmé devant ses premiers pas. Otage ou alibi, je ne puis rien pour elle sinon la délivrer.

Contre toutes les fadaises qu’on a écrites sur Marie… Faite Immaculée Conception 1800 ans après sa mort : une page de plus rajoutée à la Bible. Et ce sont toujours les mêmes qui trinquent, Jésus et Marie. Jésus n’est pas totalement innocent de la chose. Marie…

« Alors, la mère des fils de Zébédée s’approcha de Jésus avec ses fils, et se prosterna pour lui faire une demande. Il lui dit : que veux-tu ? Ordonne, lui dit-elle, que mes deux fils, que voici, soient assis, dans ton royaume, l’un à ta droite et l’autre à ta gauche… Les dix, ayant entendu cela, commencèrent à s’indigner contre Jacques et Jean » (Matthieu, 20 − 20 à 24 et Marc, 10 − 35 à 41). Marie, Jean l’a mise au pied de la croix, contre Marc, Matthieu et Luc témoignant de son absence, et recensant quelques proches de Jésus pour attester qu’ils se tenaient éloignés de la croix. Jean l’y a mise, et lui à ses côtés pour que soi-disant Jésus le fasse héritier, disciple bien-aimé, le plus près de lui assis des apôtres. Jalousie, querelles d’ego, d’églises, de clochers, honte sur le visage, que Marie soit délivrée de Jean !

Ou bien, que le soi-disant délégué nouveau fils de Marie la délivre de Luc et Matthieu, puisque lui, soi-disant le mieux placé pour en savoir des choses, pas plus que Marc n’était au courant d’une naissance miraculeuse et virginale — qui les aurait pourtant bien arrangés dans leurs affaires. Mais Luc et Matthieu n’ont pas besoin qu’on les contredise, ils font cela très bien entre eux.

Éloquemment, ceux qui l’ont faite mère vierge l’expulsent de la suite du récit. Et pour Marie il ne sera plus question que de naissances et d’une surenchère dans la pureté. Que nous importe de savoir si Jésus avait des frères, ou si le terme désignait des cousins ? Ceux-là, au moins, n’ont pas de sang sur les mains — je veux parler des stigmates.

Le Livre de Noé précise bien que des espèces, nulle ne devait disparaître dans le déluge, et nulle n’a disparu s’il faut en croire la Bible. Mais des espèces apparaissant puis disparaissant ont succédé les âges de la Terre, selon un calendrier qui dirige les paléontologues dans leurs recherches, et que rien n’est venu remettre en cause. À quoi bon nier Darwin et pour cela le réécrire, tant que les couches géologiques témoigneront qu’il n’y a pas pu avoir création du monde en 6 jours, et de la basse-cour en un seul jet sans brouillons, et elles ne cesseront jamais d’en témoigner ? Immaculée Conception, ça ne veut strictement rien dire dans les archives de la Terre. Marie est cousine des anthropoïdes, pas suffisamment pour que les statuaires lui fassent du poil aux pattes, juste assez pour être ni plus ni moins humaine que nous. Elle est morte, qu’elle dorme en paix.

Elle est pour Jean aussi une parenthèse, ouvrant puis fermant le ministère de Jésus. L’image que je garderai d’elle, la seule fiable et la plus émouvante, est tirée de Marc (3 − 21 à 36) — le passage a été repris textuellement par Matthieu, moins le détail contredisant l’Annonciation — bien qu’il soit le plus durement dogmatique : « Les parents de Jésus, ayant appris ce qui se passait, vinrent pour se saisir de lui ; car ils disaient : il est hors de sens… La foule était assise autour de lui, et on lui dit : Voici, ta mère et tes frères sont dehors, et te demandent. Et il répondit : Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? Puis, jetant les regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui : Voici, dit-il, ma mère et mes frères. Car, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. »

Laquelle mère, inquiète pour ce fils qu’elle croyait devenu fou, n’y pouvait voir qu’un reniement. La Bible ne s’attarde pas sur les blessures intimes.

La Bible ne s’étend pas sur le miracle le plus surprenant de Jésus, sa foudroyante mort sur la croix quand l’agonie ordinaire y était au minimum d’une semaine… Mais d’où vient que ces personnages ont encore tant d’importance ? Jésus s’exprimait en paraboles. Quand il parlait pour être entendu dans un sens littéral, il usait d’une expression, toujours la même : “Je vous le dis en vérité”.

Et Marc (13 − 24) rapporte l’une de ces vérités : « Mais dans ces jours, après cette détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire. Alors il enverra les anges, et il rassemblera les élus des quatre vents, de l’extrémité de la terre jusqu’à l’extrémité du ciel. Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche. De même, quand vous verrez ces choses arriver, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte. Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive. »

Plus loin il ajoute qu’il ne peut préciser la date et l’heure, mais cette latitude n’obère pas qu’il a circonscrit les événements spectaculaires du Jugement Dernier dans un temps très court, moins de cent ans, après son vécu parmi les apôtres. S’il était fils de Dieu, sa prophétie est exacte et les étoiles sont tombées sur la terre sans que nul s’en aperçoive. Si les étoiles ne sont pas tombées sur la terre il y a un peu moins de 2000 ans, nous interdisant d’être nés ailleurs qu’au Paradis ou en Enfer, c’est qu’il n’était ni fils de Dieu ni seulement prophète. Dans l’un ou l’autre cas, toutes ces histoires autour de sa vie et de sa mort sont un mauvais rêve qui ne nous concerne plus.

L’historien a décanté la chanson de Roland, et je connais plus d’une jeune déesse disparue dans la nuit, nous laissant des regrets.



Sommaire



LE TABASSAGE DU RÉEL

Il s’appelait Bruno Bettelheim
L’Amérique n’est pas la France
L’Amérique, hostile au paraître
Il avait voulu construire en Amérique sa maison de l’autisme
Et il théorisait sur sa maison
Mais l’Amérique lui a dit :
“Où sont les résultats ?”
Il n’y avait pas de résultats sinon dans son livre
Les journalistes américains sont têtus
Ils ont retrouvé les enfants qui étaient dans la maison de l’autisme
Et les enfants ont dit :
“C’était un fou qui nous tapait dessus”
Cette histoire a été racontée dans
On se demande bien pourquoi
Le journal Libération qui ne peut être soupçonné d’esprit critique à l’encontre de la psychanalyse
Sans conséquences en France
En France où l’on ne cherche pas à savoir
C’est un malentendu plus grand que l’Atlantique
Qui sépare l’Amérique et la France
Au sujet de la psychanalyse
On dit en France que
Mais peu importe ce qu’on dit
Rejeter la psychanalyse est une accusation en soi
En France on dit que là-bas est rejetée la psychanalyse
Et en France on lit Bruno Bettelheim
Sans chercher à savoir ce qu’il était à l’épreuve des faits
Une question demeure
Puis une autre
Pourquoi tabassait-il les enfants ?
Pourquoi les Français ne savent-ils pas qu’il tabassait les enfants ?
J’en tirerai une théorie que j’appellerai le tabassage du réel
Et qui s’appuierait sur de multiples autres exemples
Dont Mao
Un quart d’heure après que Mao ait refermé son Marx
Les données du réel avaient changé déjà
Et rendu sa vision obsolète si elle ne l’était déjà
Et le grand soir venu ne pouvait être un grand soir communiste
Ni un grand soir d’idées
Sinon le grand soir des idées tabassées par le réel
Que faire ?
Changer d’idées ?
Non, tabasser le réel
Et le réel ce sont des hommes
Il persiste un malentendu
Entre la France fille aînée de l’Église et cartésienne
Et l’Amérique d’un protestantisme sans directeurs de conscience
Cette Amérique qui punissait les tricheurs du goudron et des plumes s’est adoucie
Mais ceux qui attendent qu’on les croie sur parole
Elle n’en veut toujours pas
Mettez-vous toutefois à la place de Bruno Bettelheim
Lui, il y tenait à ses schémas importés d’Europe
Le moi, le surmoi, le ça, tout ça
Les enfants qui se construisent
Comme un bétonnement du littoral
Sous-entendu que l’existence précède l’essence
Quand moi je les vois des bourgeons tendant la main pour éclore
Dans une direction qu’inconsciemment ils connaissent déjà
On croit toujours que c’est facile de modéliser les enfants
De nier en eux l’individu
La différence
Mais les enfants déroutent
Les enfants résistent
Les enfants sont imprévisibles
La réalité des enfants a tabassé Bruno Bettelheim
Bruno Bettelheim a tabassé les enfants
Pour se construire dans son monde
Dans sa construction du réel
Être lui dans son monde d’idées
Sans contradiction du réel
Remplir sa forteresse vide
Reste qu’en France fille aînée de l’Église et cartésienne il est au panthéon des saints de la psychanalyse
Comme les trois petits cochons celui désormais connu aux USA sous le nom de Beno Brutalheim a trouvé la maison qui ne s’écroulera pas sous les coups d’un loup questionneur du réel.

Un peu d’histoire : Les rêves, l’inconscient, la psychosomatique étaient depuis longtemps l’objet d’études et de littératures — et la méthode psychanalytique déjà inventée sous un autre nom par le docteur Janet, auquel les surréalistes se référaient plus qu’à Freud on l’a oublié aujourd’hui.
La pédophilie, l’inceste, avaient été découverts et niés avant que lui-même ne fonde sur cette négation sa plus vedette théorie. Qu’apportait Freud ? Un dirigisme du parcours balisé en guide-file et en œillères vers les conclusions finales attendues.
Et des possibilités de carrière avec des pseudopodes dans la presse pour réciter les leçons. Psychanalyste, ça en jette.

Ce que dit l’inconscient
Est beaucoup de secrets, mais la plupart du temps
Il ne contredit pas le conscient il lui est redondant
Jusqu’à ce que d’autres accordent l’infaillibilité pontificale
À un qui se prétend spécialiste de la question
Et qui ne pense pas comme nous
Alors, nous entrons en résistance contre ce qu’il lit dans notre inconscient
Et qui est à l’image de son conscient
Son naturel, ses préjugés, sa façon de voir les choses
Et bien sûr pour y prendre goût il faut aimer qu’on nous dirige
Moi je n’aime pas qu’on me dirige
Partant de là je suis en conflit avec les catéchisés de la psychanalyse
Ses missionnaires actifs et le Livre quel qu’il soit
Ça me donne l’occasion d’écrire des conneries intelligentes
Et finalement j’y suis gagnant quand même
Mais ça m’énerve aussi
Qu’on veuille m’imposer l’autorité au nom de la Supérieure Instance
Qu’elle soit Dieu ou l’Inconscient

J’espère que vous avez compris le tabassage du réel



Sommaire




CHRIST ALAIN

J’ai poussé la grille du jardin mal entretenu avec de l’herbe jusqu’à hauteur des hanches et des branches basses. Je vois Jésus dans le jardin. Que fais-tu donc ici, Jésus ? Mais il ne m’entend plus, il est en train de mourir. Sa croix est déjà morte, il va mourir bientôt. Son rêve le rejoint dans un monde réel. Deux nids dans ses yeux d’enfer et les œufs de la mort. La vie est un bélier qui lui enfonce la poitrine, faisant gicler des gouttes de ses poumons compressés. Sa voix à jamais a basculé dans l’onirisme originel, et les mots de l’agonie de sa bouche franchissent la barrière du temps et résonnent dans l’éternité des tombeaux. Il n’est plus ici, il est dans la salle de bain. Les veines, les artères, les alvéoles, la lymphe reviennent au réseau primordial des fleuves et du déversement de la pluie, des tuyauteries le récupèrent et le raccordent à l’écologie de l’univers. Sa mort est un robinet de sang dans une salle de bain solitaire. Quand il était petit, venu en vacances chez son oncle Siméon, Jésus voyait des croix nager dans l’aquarium. Les oiseaux du ciel se lançaient contre un oiseau nommé Jésus. Leurs becs le frappaient derrière la tête : ils ne voulaient pas de lui, comme ce monde n’en voulait pas. Jésus a les idées hirsutes. Il délire, il s’imagine dans une salle de bain, il sait qu’il est malade et que son cœur va vomir, que son vertige va se fracasser sur un incassable émail. Il voit les robinets grand ouverts déverser des trombes de sang rouge, et il voit que la baignoire est près de déborder de sang, le lavabo est près de déborder de sang, le temps se tétanise. Mais alors même que l’hameçon de la faucheuse tire sur sa dernière synapse, juste avant qu’il se retourne vidé, halluciné il lève la tête et voit dans le carrelage mural une petite ouverture, une petite fenêtre avec des barreaux donnant sur un verger et un petit paysage de collines. Et tout au fond de ce jardin de lueurs qui est le monde, tandis que bientôt il n’existera plus, l’idée de Dieu se lève à l’horizon.



Sommaire




Dépôt légal : 3e trimestre 1997

*

où l’on s’arrête le temps continue

*

Bibliographie :

Isaac Bashevis Singer :
“La corne du bélier”
Éditions Stock, 1979

*

références antéchristiques :

Peilharot :
“Les Évangiles, c’est du bidon”
Édition 1996 : 10 F
CDES du CNT-AIT
7, rue “St” Remesy
31000 Toulouse

*

Malaise dans la civilisation, L’homme aux loups, L’homme aux rats, Totem et tabou, c’est tout des bouquins de Freud. On peut les lire mais ce n’est pas obligatoire.

*

Voilà ce que je pense aujourd’hui et rien ne m’assure que demain je ne penserai pas différemment. Ça te déroute, tu me voudrais immuable comme la création alors que je suis comme l’évolution des espèces, bouleversé, fluctuant. On lit la Bible comme on construit une maison, pour les mêmes raisons, pour s’assurer de la solidité des fondations, des murs, du toit. Chez moi qui vais fuyant vers les solitudes rien n’est définitif et tout s’éloigne de cet esprit. Je n’aime que les maisons où je suis de passage. Je déstabilise.

(Paroles arrachées au vent sur le pas de la porte)

Yves Martinet
© 1997 pour la première édition

- Livre d’Or de l’auteur -

- Version imprimable -



Version voyageur

La “version voyageur” disponible ici
coïncide avec la quasi intégralité de l’auteur, soit :

- Le Diable dans son cuir -
- Reliquat résiduel -
- Drame de grisaille -
- Tout le monde meurt -
- J’ai frappé une femme -
- Jésus-Christ et autres contes -

Autres et nouveaux éléments de réflexion sur
Jésus, Freud, l’inconscient, l’obéissance, le rationalisme,
et poèmes…

Reste :
- Des atomes coraniques -


Catalogue