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Yves Martinet J’ai frappé une femme |
Anecdote pour l’avant-propos :
Une femme mariée me poursuivait de ses assiduités.
Assiduités très convaincantes, car elle est bien foutue… Mais elle est mariée.
Un jour, elle m’a demandé de lui écrire une lettre.
Je lui ai répondu : “D’accord, à condition que tu m’en écrives une aussi.”
Elle a
refusé, typiquement coquette, arguant qu’elle n’avait pas l’habitude, qu’elle écrivait mal, etc.
Bref, le traquenard classique.
La prudence exigeait de ne rien faire pour ne s’exposer à rien.
J’optai donc pour prendre le parti inverse et lui écrire un poème
d’un érotisme torride décrivant ses avantages et ce que
j’en ferais, en termes jolis et avec des rimes sur son prénom.
Que croyez-vous qu’il advint ? La belle, d’abord amusée, puis
effrayée de l’audace et n’ayant pas renoncé à
être typiquement coquette, résolut de se dédouaner
en cette affaire : elle montra la lettre au mari.
Et le mari, que croyez-vous qu’il fit ?
Il vint me trouver pour me dire merci.
Où elle n’avait vu, éprise, qu’érotisme et incitation à
l’adultère, lui avait lu que je prenais avec humour ses
avances et que je refusais d’y succomber pour ne pas le trahir. Cette
histoire véridique illustre la fragilité des témoignages humains.
On accumule des preuves contre soi, on en accumule toujours, on ne peut vivre
sans en accumuler.
Puis ces preuves au fil du temps s’avèrent n’être que ce qu’elles
sont, le parti pris de l’entourage.
Il n’y aura pas de littérature ici. Seulement des lettres et des extraits
de lettres, bruts de décoffrage. Je n’ai pas voulu romancer
contre la spontanéité des confidences.
Et la raison du livre : il est des actes qu’on ne pardonne pas.
Mais doit-on pour autant renoncer à comprendre ?
J’ai changé les noms qu’il fallait pour les impératifs d’anonymat.
1 janvier 2004
J’ai rêvé l’autre nuit d’une petite abeille qui avait grandi loin de la ruche et ne savait pas fabriquer le miel, et cherchait désespérément sa place dans la société.
Elle atterrissait dans des endroits mal famés, où siégeaient des personnages dangereux, tels que la mygale et le scorpion. Mais ils n’étaient pas dangereux pour elle dont le comportement n’était pas celui d’une proie, et qui créait une rupture dans leur vie.
À la fin abrupte du rêve, la mygale, le scorpion et ma petite abeille, puis sans le scorpion après que la mygale l’eût tué traîtreusement, philosophaient autour d’une bougie dans un antre en essayant de débrouiller le problème, la mygale un peu comme une cartomancienne.
Il me manque le début du rêve et sa fin puisque le réveil a sonné. Mais l’histoire de ma petite abeille, qui tombe comme un cheveu sur la soupe chez les arthropodes occupés à leurs guerres continuelles pour s’entre-dévorer, et les étonne en suscitant des attendrissements, me paraît un beau scénario de dessin animé ou de théâtre pour enfants, une fable triste aux rôles interchangeables que La Fontaine n’a pas écrite.
Les animaux, on les habille en hommes pour la satire ou le symbole. J’ai dans l’idée qu’ils n’en ont pas besoin, plusieurs fois je les ai surpris n’être pas très différents de nous. J’ai en mémoire plusieurs exemples, mais entre autres :
J’avais, au pif, entre 10 et 15 ans. J’aimais beaucoup m’amuser avec Tounette, une adorable petite chienne de cirque qu’un oncle et une tante avaient récupérée, la caresser et lui raconter des histoires. J’avais voulu, pour changer un peu de lui lancer la balle, la faire sauter après un bâton. Mais dès qu’elle m’avait vu avec dans la main une branche, elle s’était couchée en poussant des gémissements de terreur. Il était visible que ses anciens propriétaires l’avaient maltraitée. Alors j’avais jeté la branche devant son nez, elle s’était précipitée dessus pour se venger des coups reçus et l’avait déchiquetée avec une joie féroce. Je l’avais ensuite caressée et félicitée, et on était devenus encore plus copains qu’auparavant. J’avais eu beaucoup de tristesse en apprenant sa mort.
Opprimée, traumatisée, mais pas haineuse, c’était une chienne au grand cœur.
Un bon enseignement, mais pas forcément un bon exemple pour moi : comment pourrais-je exterminer le mal qui m’a dévasté ? Il faudrait que je parvienne à me révolter contre toi, et me dire qu’après tout tu n’étais qu’une profiteuse, un parasite affectif, et te mépriser. J’ai essayé, mais au fond de moi je sais que tu n’étais pas comme ça et je suis incapable de te voir comme ça. Tu te blottissais contre moi comme un bébé. J’étais éperdu d’une tendresse pour toi dont je n’arriverai jamais à me défaire.
J’ai gardé, profondément imprimé, le souvenir d’un soir à la gare où tu avais voulu enfouir ta tête dans ma poitrine, et je t’avais repoussée pour t’obliger à me donner un baiser. Ce n’était certainement pas la meilleure chose à faire, mais… Cet abandon soudain à ma tendresse, après que tu venais de me répéter pour la énième fois que je n’étais rien pour toi… J’avais besoin de comprendre, j’avais besoin d’une gentillesse.
Si j’étais dans le train — encore, mais je le prends de moins en moins souvent — ce ne serait plus de ma réalité quotidienne et forcément j’y croiserais ton fantôme. Il me suit partout, mais il est chez lui dans le train plus que partout ailleurs. Je pourrais alors encore une fois essayer de lui expliquer les choses : “La jalousie, Isabelle, ce n’est pas ce que tu crois.”
Moi, j’ai peur de la boîte aux lettres. Je n’ai pas de plus grand espoir que recevoir une lettre de toi, mais ça peut être encore des mots blessants, ou pas de lettre du tout. J’ai fait de terribles cauchemars autour de la boîte aux lettres, il m’en est resté une peur bleue. J’ai peur que le courrier se perde en route, qu’on le vole, qu’il n’arrive pas, et j’ai peur qu’il arrive et que ce soit encore un coup de couteau — si tu m’écris. Mais tu ne m’écris pas. Pourquoi ? Je ne te demande pas grand-chose. As-tu peur de moi ?
“Mais les femmes ne comprennent pas que la jalousie est d’abord une question qu’on leur pose, quand elles nous torturent de leurs réponses évasives.”
Ça, je l’ai écrit dans un poème, pour t’expliquer ce qu’est réellement la jalousie.
Jaloux et possessif n’ont pas les corrélations et les relations de cause et d’effet que tu crois.
Le drame de l’amoureux trompé n’est pas celui du commerçant auquel on a dérobé sa caisse.
Son traumatisme est exactement le même que celui d’une femme après un viol.
Parce que l’intimité du couple est aussi sensible que celle de l’individu, et le fait d’être atteint dans le corps de l’autre ne change rien au traumatisme, pour un homme il ne fait que l’aggraver.
Exprimer la jalousie c’est avertir qu’on se sent exclu, bafoué, humilié, ou qu’on a peur de l’être.
On est jaloux quand on doute des sentiments de l’autre.
Ma jalousie, tu me l’as souvent reprochée. Mais te rendais-tu compte que si tu pensais peut-être un peu de bien de ma personne, tu ne m’en disais rien ?
Et que je devais t’aimer, et m’attacher à toi, sans espoir de réciproque ?
Comment voulais-tu que je ne sois pas jaloux ?
Je ne sais pas d’où t’était venue cette idée que j’étais possessif : je n’étais rien pour toi, tu ne cessais de me le dire. Il n’y avait aucun avantage dont j’aurais pu me prévaloir et que j’aurais pu vouloir défendre.
Ma tendresse, la seule qualité qui pouvait me racheter à tes yeux, tu avais fini par me la reprocher aussi, et j’avais trop d’antécédents trop durs pour réaliser que tes opinions n’engageaient que toi. Après que notre rupture et les symptômes de dérangement qui en découlaient pour moi m’aient isolé de mes amis d’école, avec qui j’étais en confiance, j’avais dû me refaire un cercle de relations. Le temps qu’il m’a fallu, et les expériences douloureuses, pour me rapprocher des gens et ne plus avoir peur d’eux, et surtout d’elles, et de leur jugement, certain qu’il ne pouvait être différent du tien… J’avais peur d’être surpris espérant qu’on s’intéresse à moi. Tu m’avais si bien convaincu que je ne le méritais pas — et que je méritais un coup de bâton en retour si j’osais seulement.
Je suis passé par des états sordides, mais en préservant ma liberté, j’ai réussi à finir par me faire une vie ayant les apparences de la normalité parce que tu restais contre vents et marées, sinon mon but, du moins mon cap. Tu ne pouvais pas comprendre dans quelles difficultés je me débattais, tu ne pouvais pas me pardonner d’avoir à me débattre, tu ne peux pas apprécier la volonté qu’il m’aura fallu pour surmonter tous mes mauvais départs et leurs cortèges de morbidités, mais je voulais te prouver que j’étais capable d’être normal.
Dans mon imagination, tu peux être très amicale. Après que j’aie perdu toute chance de te revoir, tu étais ma confidente, je te parlais en secret, je t’écrivais secrètement, ça m’aidait à tenir le coup.
Ton père m’a conseillé dernièrement de refaire ma vie. Ça, j’ai essayé, tardivement. Et j’étais sincèrement amoureux. Mais pas suffisamment. Je n’arrivais pas à ne plus penser à toi même en faisant l’amour avec d’autres, et comme on ne peut rien infliger de pire à une amoureuse et que je ne suis pas porté sur le sadisme, j’ai préféré arrêter les frais.
J’ai essayé de me déprendre de toi, je n’ai pas réussi, le plus élémentaire respect que je puisse témoigner à une autre est de ne pas la fréquenter.
Même avec une promesse d’enfant à la clef je n’ai pas réussi à m’attacher à une autre.
Il m’a demandé par la même occasion de prendre en considération ta jeunesse et ton manque d’expérience au temps où l’on se fréquentait. Sur le fond, à un détail près, indiscutablement il a raison — sinon qu’il m’a confondu avec Fantômas venu se venger des affronts et que c’est prendre les choses à l’envers. Avoir de la rancune, de la haine contre toi, c’est justement ce qui pourrait m’aider et dont je ne suis pas capable, ni même d’un jugement négatif. En te méprisant, je pourrais tirer un trait sur ta personne, tu n’entendrais plus parler de moi, tout le monde serait content.
Mais tu venais te blottir contre moi, quand tu étais jeune et sans expérience, c’est un sortilège dont ni toi ni lui ne pouvez mesurer les effets. Au plus noir de la misère d’avoir été rejeté, alors que je trébuchais en marchant et que je bafouillais en parlant et que mon cerveau se déglinguait, je faisais encore le même cauchemar éveillé de t’entendre m’appeler, avoir besoin de mon aide, sans que je puisse te répondre et te tendre la main parce que j’étais devenu inutilisable. Je sais, c’est idiot, mais on ne choisit pas.
Si tu n’avais appelé qu’une fois ma tendresse, il n’en fallait pas plus pour qu’elle échappe à tout contrôle et qu’elle te soit réservée, pour la vie. De la rancune, j’en ai eu contre l’argent, contre la morale, contre le destin, jamais contre toi. Je t’ai connue petite abeille perdue dans le bruit de la ruche, quand tu venais te blottir contre moi j’étais saisi d’un attendrissement vertigineux.
Tu ne voyais que mon désir, décuplé et rendu obsédant par le désespoir de n’avoir aucune importance à tes yeux et aucune promesse d’avenir avec toi. Mais c’est par la tendresse que j’étais devenu fou de toi, comme un papa de sa petite fille mais en plus amoureux. Je ne pourrai jamais me détacher de toi, je ne pourrai jamais non plus te haïr ou te juger et ne pas chercher à comprendre tes raisons.
Il y avait aussi malgré nos différences un étonnant accord de sensibilité qui nous avait je crois aimantés l’un vers l’autre. Mais toi, seras-tu magnanime avec moi, comme ton père m’a inutilement demandé de l’être avec toi ? Je t’aimais, j’en ai été sans cesse puni, comme si c’était un crime, et comme si toi-même tu ne m’avais jamais demandé de t’aimer.
Tu as la possibilité de m’écrire sans te dévoiler si tu ne veux pas me voir et sans donner ton adresse, en utilisant celle de tes parents ou par mail.
Je voudrais que tu acceptes enfin de m’adresser la parole.
Je suis un être humain.
25 septembre 2003
Aux dernières nouvelles —
J’ai un emploi, des activités syndicales et associatives, des publications sur Internet. Toi qui m’accusais de ne rien faire, tu serais surprise de constater que souvent je ne sais plus où donner de la tête.
Je ne sais si mon intégration t’aurait parue suffisante, mais je dois avouer qu’à moi elle ne me plaît qu’à moitié, et pour que tu comprennes je vais retracer le cursus anormal qui m’a conduit jusque-là.
Je ne faisais rien, non pas, comme te le faisaient croire tes préventions contre moi, parce que j’étais un doux rêveur, mais à cause d’une torture psychologique, et parce que je n’avais plus ni rêves ni espérances.
Je ne faisais rien parce que j’avais perdu une grande partie de ma mémoire : si tu te souviens, je t’avais demandé de pouvoir consulter les lettres que je t’avais envoyées à Bayonne, pour renouer le fil.
Je ne faisais rien parce que j’avais besoin d’être aimé, comme tout le monde, et tu ne m’avais pas aimé.
Je ne me sentais pas le droit d’exister.
Tu as connu ton besoin d’être aimée. Dans une lettre, tu me dis avoir peur que je te trouve laide et sotte, et plus tard tu m’as dit avoir peur de moi parce que je te connaissais trop bien et que je pouvais te juger.
Mais tu voulais être un petit bébé avec moi. Tu ne percevais pas que moi aussi j’avais terriblement peur de toi, de ta fragilité, et de ton jugement. Et quand tu te défendais de tout ce qui te faisait peur de nouveau et d’inconnu dans ton adolescence, c’est en moi que tu le refusais. J’étais ton bouc émissaire.
Tu n’as eu de cesse de me rejeter, de m’exclure, en même temps que tu me demandais de m’attacher à toi — et tu n’as pas manqué de m’avertir que je n’avais aucune grâce à tes yeux et que je ne présentais aucun intérêt (con, pas beau etc.) Tes rejets et tes jugements en actes étaient plus terribles encore qu’en paroles.
Si j’avais répondu à ton inquiétude qu’effectivement tu étais laide et sotte, tu ne t’en serais pas remise.
Moi, je ne me suis jamais remis de te perdre comme tu me l’avais promis. Mais plus encore qu’en me rejetant, en me demandant le meilleur de moi-même pour ton besoin d’affection et en me détestant pour ça aussi, tu avais définitivement réussi à me convaincre que j’étais une horreur et que je ne méritais pas d’exister.
Qu’est-ce qu’on fait quand on est de trop ? On se détruit. Moi je ne pouvais pas me suicider parce que je t’aimais plus que tout au monde et que la mort m’aurait trop éloigné de toi. Alors, je me suis cogné la tête contre les murs, j’ai commencé à débloquer sérieusement. Ensuite, j’ai perdu une grande partie de mes facultés, je me suis senti mourir. J’ai vivoté.
Longtemps après, je t’ai écrit parce que j’avais peur de te rencontrer dans un train que je devais prendre, et je pensais que ça te déplairait fortement de m’y croiser. Contre toute attente tu m’as répondu gentiment, et je suis venu te voir à Paris. J’ai d’abord cru que, sans être amoureuse de moi, tu avais adouci tes jugements. Mais tu m’as reproché de ne rien faire, tu n’as pas compris quand j’ai voulu savoir jusqu’à quel point j’avais été exclu de ta vie, tu m’as mis à la porte et ensuite mon courrier ne t’intéressait que pour les cartes postales que tu trouvais jolies. Ça m’avançait un peu de t’écrire, mais pas beaucoup. C’était confus, illisible sûrement, mais ça m’aidait à retrouver un peu de mémoire. Tu continuais à me mortifier par ton silence, mais moins méchamment. Je crois que tu étais contente d’avoir un amoureux, même s’il ne t’intéressait pas. Il est vrai que j’étais handicapé dans beaucoup de domaines. Et les handicapés…
À Paris il ne se passait rien. C’est à Tarbes qu’eut lieu l’événement anodin qui allait remettre ma vie sur de plus justes rails. Un après-midi, je déambulais un peu perdu dans l’artère principale, j’y avais rencontré Anouk, une amie de classe. (Et même une très grande amie. Quand je sortais avec toi, j’avais décidé de déménager à Bayonne, mais comme je ne t’intéressais pas beaucoup j’étais finalement parti à Bordeaux pour me rapprocher d’elle.) Je l’avais invitée à boire un café. Et de fil en aiguille au cours de la conversation elle en vint à prononcer la même phrase que toi à Paris : “Tu ne fais rien.” Mais l’intonation et l’intention étaient radicalement différentes. Toi, tu m’avais jugé, et condamné une fois de plus. Elle, elle avait perçu que la situation n’était pas normale, et elle s’inquiétait pour moi. Et, sur le moment, j’avais été totalement surpris d’être considéré comme un être humain, digne d’attention.
Petit à petit, à partir de là, commençait à poindre l’idée que ce n’était pas moi qui ne valais rien, mais ta manière de me traiter qui était monstrueuse.
Tu continuais de ne pas répondre à mon courrier, et moi j’avais besoin de te voir au moins pour me défendre contre tes accusations antérieures. Je suis remonté à Paris.
À Paris, tu n’étais disposée ni à me voir ni à m’entendre, et tu me le faisais savoir sans aménité. Mais je n’étais plus dans le même brouillard et c’était une fois de trop. Ce jour-là, je ne te voyais plus comme je t’avais toujours connue, tu m’apparaissais toute de cruauté, et j’ai perdu la tête, je t’ai tabassée. C’est le seul jour de ma vie où je n’ai eu aucune tendresse pour toi.
Après, je suis revenu à de meilleurs sentiments. Taper sur une fille, ça ne se fait pas. Bizarrement je ne me suis jamais senti coupable de l’acte lui-même : je personnifiais systématiquement pour toi et en toutes occasions l’intrinsèquement mauvais, en te faisant du mal j’avais l’impression d’accomplir ta volonté. Mais je me suis senti coupable d’avoir laissé les choses en arriver là, et je me sens toujours coupable de ne t’avoir permis de jouer qu’un rôle néfaste dans ma vie, tu valais mieux que ça et tu méritais mieux que ça. J’aurais dû comprendre et traiter la situation en bloc au lieu de me défendre maladroitement contre tes accusations successives diverses et variées. Avec un peu de chantage affectif j’aurais peut-être pu t’obliger à clarifier tes raisons d’être avec moi, donner à notre relation des bases plus saines. Tu aurais voulu m’apporter quelque chose, ce n’était pas possible tant que tu exacerbais mon inquiétude avec tes retenues et tes réserves. Il y avait forcément une solution que je n’avais pas su voir.
13 novembre 2003
Un souvenir de jeunesse, à 18 ans : la drogue. Je prenais des amphétamines, qui semblaient m’aider à y voir plus clair en moi — mais l’essentiel, je le découvrirais plus tard, en étant éperdument amoureux. Des dérivés du cannabis uniquement par politesse en réunion. De l’éther, du trichlo et de l’eau écarlate, pour détruire mes poumons et mon sang, parce que la tendresse m’était refusée. J’étais jeune, j’étais naïf, je savais qu’on pouvait mourir d’une overdose, mais l’héroïne étant hors de prix et inaccessible, je m’étais imaginé qu’un hallucinogène ferait aussi bien l’affaire : j’avais mis dans une infusion de datura cinq fois la dose qu’on m’avait conseillé de ne pas dépasser. Et au lieu de l’effet attendu ce fut un délire atroce, une torture du psychisme à vif qui devait durer trois mois et dont je crus ne pouvoir réchapper. Hospitalisation de force, médication, ce fut aussi mon seul contact avec la neurologie.
La dépression est une commodité de langage, à l’usage des médecins qui ont besoin de se référer à des normes. Mais si j’ai connu plus d’une sortie de route dans le cours de ma vie, je ne me reconnais pas dans ce terme réducteur. D’où vient alors qu’en ce moment même…
Je deviens dépressif depuis que je ne me retiens plus de penser à toi, mais d’une dépression étrange, classique, médicale. Une dépression selon la description qui est habituellement donnée de banals et humains symptômes. Je prends des tranquillisants, je me les suis fait prescrire en deux séances bizarres par une jeune stagiaire. Je suis léger, fragile, comme du verre qui va se casser, tu me hantes, je pense à la mort, mais je travaille et je vaque à mes occupations journalières, jusqu’au soir tout seul chez moi où je suis pris de subites crises de larmes et de tentations morbides.
Je m’étais habitué à la destruction, à la mutilation, au handicap, je ne pleurais jamais. Cette fois, ce n’est pas l’enfer, je me sens comme dans une salle d’attente qui mène à la sortie. Ce doit être ça, la dépression classique, un intermède, plus proche de la normalité que je ne l’avais été tout au long de ma vie. Et je ne sais pas ce qui me donne l’impression que je peux être libéré, non pas libéré de toi, mais libéré par toi. J’hésite à la définir mais je me sens près d’une sortie.
Je suis entré en dépression par une soudaine envie de me suicider. Mais, comme la mort peut être une image de métamorphose, je pressentais que quelque chose cherchait à resurgir d’une tombe, quelque chose que j’avais su et oublié. Quelque chose qui ressemblait à un appel que toi tu m’aurais lancé. Une compréhension que tu avais attendue de moi, et que mes souffrances m’avaient fait oublier — et qui semait la dépression et la panique en moi en cherchant son chemin vers la conscience. La compréhension que tu avais peut-être eu des sentiments pour moi, malgré les apparences.
Je couchais dehors à 19 ans, ni le chômage ni mes parents ne m’y avaient forcé. J’étais dans les draps de mon lit comme dans un incendie, et pour échapper à cette brûlure j’étais parti m’anéantir dans le froid et la faim. J’avais eu une expérience visionnaire mais désastreuse — je résume, il y aurait trop à dire — avec une fille que tu ne connais pas, bien que nous l’ayons croisée une fois. J’étais le gentil garçon qui comprenait tous ses problèmes. Mais j’étais resté en souffrance, parce que sa curiosité pour ma personne s’arrêtait à ma gentillesse. De suite après il y avait eu toi, et j’avais besoin que toi au moins tu t’intéresses à moi.
Quand je nous revois, à Paris, je me demande lequel était le plus pathétique et déchirant de nous deux : la même peur, qui nous fait refuser l’autre en croyant que c’est lui qui nous refuse.
28 mars 2004
La dernière vision qui m’est restée de toi, au bas de l’escalier, à Paris : tu me regardais d’un air ni apeuré ni colère, mais interrogatif, comme si tu venais de découvrir une question ou de comprendre quelque chose. Qu’avais-tu compris ?
Rien de ce qu’il fallait comprendre, sans doute, mais j’étais dans le même cas.
Remémore-toi ta rage en me voyant devant la porte de l’immeuble : je n’y voyais qu’une escalade dans l’ostracisme dont j’étais l’objet depuis toujours, qui m’avait détruit et qui commençait à me taper sur les nerfs.
Ce n’est sans doute pas ce qu’il fallait comprendre.
Toi, tu auras conclu du dialogue et des événements que je t’avais rejetée par jalousie. Mais je ne t’ai jamais rejetée.
La jalousie n’est pas responsable que je t’aie giflée ce soir-là. À force d’incarner le mal et d’être le coupable toujours désigné quoi qu’il dise et quoi qu’il fasse, j’étais mû par la subite impulsion de me conformer à cette image que tu avais de moi.
Pour en arriver là il aura fallu qu’en un court cheminement je sois saisi d’une évidence : le mal dont tu m’accusais sans cesse n’était pas en moi, il était dans l’idée que tu entretenais de moi, dans ton regard sur moi.
Le processus de dégradation avait été très long et très violent, il n’est pas étonnant que le déclic libérateur ait ressemblé à une crise de folie.
Je n’étais pas venu pour ça, et j’en avais été aussi surpris que toi. Mais en fait il y avait eu des précédents. Chaque fois que j’avais eu la lucidité de réagir contre ta violence morale, quand on sortait ensemble, ça s’était traduit par de petites brutalités verbales ou physiques. Je t’avais une fois craché au visage.
Je n’aurais jamais pu m’intégrer dans la société sans cette révolte contre toi et ta manie de systématiquement me dévaloriser.
Il y avait eu le concierge soupçonnant que tu l’avais bien cherché, et son mépris pour toi m’avait blessé.
Il y avait eu Domi accourue à tes cris, en bas de l’escalier, et son inquiétude pour toi m’avait touché.
Je me suis rongé les sangs par la suite, à ne savoir ce que tu devenais, toi qui n’avais préparé ni ton avenir professionnel ni ton avenir sentimental, et qui étais si loin des réalités du monde… Je continuais de t’entendre, en moi, marchant sur la voie des adultes avec un désir d’enfance, sachant que tu serais perdue sans l’argent de ta famille, mais je ne pouvais rien faire pour t’aider.
J’avais essayé de t’aider, plus tôt dans ma vie, quand tu en avais exprimé le besoin. Tu t’étais défendue ensuite de m’avoir rien demandé ouvertement, et tu m’avais amèrement reproché ce bien qui te venait de moi. J’étais le mal incarné, le serpent qu’il faut écraser du talon, je te dégoûtais et tu ne voulais rien avoir à faire avec moi.
Je ne pouvais pas t’aider, puisque tout ce qui te venait de moi était par essence mauvais. J’étais inquiet, mais je ne me sentais pas le droit de me renseigner. Jusqu’au jour où j’ai décidé que j’en avais le droit.
J’ai pensé, il y a peu, tenter de savoir où tu habites et où te rencontrer. J’ai découvert que : tu habites dans une grande ville, ou tu y as habité, ou tu y as une homonyme. Deuxième étape, j’aurais dû explorer plus avant cette indication ou cette fausse piste, vérifier, chercher le numéro et le nom de la rue. Mais j’ai été pris d’une panique irrationnelle au souvenir de tes critiques et tes rejets, et à l’idée de te retrouver certainement avec les mêmes sentiments à mon égard j’ai eu envie de sauter par la fenêtre. Je ne crois pas que je vais avoir le courage de persévérer.
Si c’est une fille je l’appellerai Anouk, mais je sais bien que je n’aurai pas d’enfants. J’ai toujours averti celles avec qui je sortais que j’avais des photos de toi dans mon portefeuille. Au début ça leur faisait drôle, très vite c’était la rupture.
J’ai 43 ans, je n’aurai pas d’enfants. Tu étais mon bébé, et même s’il n’était pas question que tu restes un bébé toute ta vie, tu étais mon bébé quand même. Le seul enfant que j’ai eu vraiment à moi n’a plus besoin de moi et ne veut pas me voir.
Je ne t’ai jamais jugée, ni cru méchante, tu étais jeune et ignorante des choses de la vie.
13 octobre 2003
J’ai ajouté cette fois l’une de mes adresses de courriel (e-mail) à mes références.
Il n’est pas possible de retrouver une personne à partir de son courriel, sauf si elle s’est inscrite dans un annuaire de courriels, mais peu de gens font cette démarche.
Si donc tu veux bien m’aider mais que tu es arrêtée par l’idée de me rencontrer tu peux utiliser le courriel.
Sans courriel, tu peux utiliser ton nom de jeune fille et l’adresse de tes parents. Laisse passer un délai raisonnable si tu ne veux pas que je sache que tu habites chez eux, si tu y habites.
Ceci, pour le cas où tu voudrais bien m’aider.
Je pars du principe que me rencontrer te serait pénible, mais pour moi ce serait douloureux. J’ai été exclu de tous les bons moments de ta vie, de tout ce qui constitue ta vie actuelle, je ne veux rien savoir, je n’aimerais pas plus connaître l’étendue de mon exclusion qu’être opéré sans anesthésie.
Ou, peut-être, j’aimerais te voir si toi tu y tenais vraiment, si de ton côté tu avais envie de me voir.
Mais j’ai besoin que tu m’aides et tu peux le faire sans te dévoiler.
J’ai 43 ans et j’ai fait le bilan de ma vie.
Il y a des choses dont je ne savais pas que je devais les faire, je les ai faites, en les faisant je découvrais que je devais les faire.
Il y a des choses que je voulais faire, que d’autres font facilement, et que je n’ai pas pu faire : me marier, avoir des enfants.
J’ai vécu en faux ménage, avec l’une, puis l’autre… Et une petite fille que j’avais adoptée comme si elle était la mienne.
Je n’étais pas à ma place, je ne pouvais pas rester, me marier, faire des enfants. J’étais attaché ailleurs, plus profondément, désespérément.
Je crois au destin, et je pense qu’il m’a empêché de faire ce que je voulais pour m’obliger à faire ce que je devais.
En passant aussi par des rencontres dont je n’aurais pas voulu.
Il m’a facilité ce qu’il voulait et rendu impossible mes rêves, mes désirs, mes espérances.
Ce que je devais faire, je l’ai fait. Et maintenant ? Je ne vois pas à quoi je pourrais encore servir.
Donc, il n’y a plus de raison que je sois maintenu en vie.
Alors, j’ai pensé à toi, j’ai mesuré la distance qui me sépare de toi, du peu de temps que nous avons passé ensemble, et il m’en est venu l’impression que j’allais mourir bientôt.
Mais sans savoir si pour ma part j’avais envie de mourir ou de ressusciter, comme il arrive souvent dans les cas de suicides ratés.
Je disais bonjour aux gens avec le sentiment de leur dire adieu, et les choses, les lieux, les institutions, m’apparaissaient comme si bientôt elles continueraient d’exister sans moi.
Ma ligne de vie est longue à la main gauche et courte à la main droite.
Ma nièce, qui venait de lire un livre, m’avait prédit que je n’arriverais pas à 60 ans, et elle était toute fière de me l’apprendre. Les enfants sont bizarres.
Carmen avait décrit mon passé avec une précision étonnante et pour l’avenir elle me disait ce que j’avais envie d’entendre.
Maurice était plus sérieux. Il m’avait dit :
— “Ce qui t’arrivera bientôt, il vaudra mieux en rire.”
Je venais juste de me mettre avec toi, je croyais avoir trouvé le bonheur, je sortais d’un enfer sans savoir que j’entrais dans un autre.
— “Il y a un conflit entre la Dame de Pique et la Dame de Cœur.”
J’avais compris que tu hésiterais entre l’hostilité et la tendresse. J’ai bien connu ton hostilité. À ma question “Qui l’emportera ?” il avait répondu “Ce ne sera pas la Dame de Pique”. Je n’avais pas osé demander si ce serait la Dame de Cœur.
— “Tu vas t’attaquer à quelque chose de très grand.”
Effectivement, la psychanalyse, le Christianisme… Mais je n’ai pas abattu de murailles. Mes conceptions, autant que mes dessins et mes poèmes, ont beau avoir sur le web un nombre de lecteurs toutes proportions gardées étonnant et inattendu, elles restent en marge des cercles de pensées, et je ne pense pas qu’elles les pénétreront avant longtemps.
Sans la Dame de Pique, je n’aurais pas fait les rencontres qui m’amèneraient à m’attaquer à quelque chose de très grand. À choisir, si j’avais eu le choix et si c’était à refaire, j’aurais pris sans hésitation la Dame de Cœur. Une vie avec toi !
Je n’ai qu’une toute petite expérience de la mort physique, dont Maurice m’avait parlé en dernier. J’ai été une fois dans le coma, quand j’étais à l’armée — je n’avais pas voulu t’en parler à l’époque parce que ç’aurait été même involontairement du chantage. J’en étais ressorti comme d’un néant sans existence ni conscience et une promesse d’enfin la paix.
Si, au lieu de disparaître entièrement, ou de ressusciter ailleurs, ou de se réincarner, on repart pour un tour sur le même circuit — nous ne savons rien de ce qu’est le temps, pourquoi ne pas imaginer que nous le retraversons éternellement — j’aurai une chance de te revoir en revivant exactement les mêmes épisodes avec toi que j’ai déjà vécus, qui sait combien de fois. Ce n’était pas une expérience heureuse, mais j’étais avec toi. En dehors de cette hypothèse ni plus ni moins tirée par les cheveux que les autres, ma préférence va à la disparition totale.
Je sais bien pourquoi je suis obsédé par la mort. Si je voulais me faire plaisir, aujourd’hui, j’ai les moyens de consommer et de voyager. Mais je devrais me forcer pour le vouloir vraiment. Ce qu’il me reste à faire sur la terre : le travail, le syndicat et d’autres luttes, la promotion d’ouvrages, le courrier des lecteurs, des amourettes de passage, les tranquillisants… Je n’en tirerai pas grand-chose et je ne me sens pas réellement nécessaire. Quant au rêve qui me poursuit depuis si longtemps… Tu n’auras sûrement jamais envie de me revoir.
Et quand je cherche de la vie en moi je n’en trouve pas. Comment te l’expliquer, toi qui as su trouver de la tendresse quand tu en avais besoin ? Je me suis adapté au monde sans y avoir été le bienvenu, en opposant ma volonté et mon opportunisme à tout ce qui m’en rejetait — toi surtout. Tu ne peux pas comprendre que je ne suis pas un être vivant à part entière, de ne pas avoir un passé d’accueil par la tendresse, même si tu le pressentais confusément en me trouvant “un peu mort” quand on s’était revus à Paris. Certaines nuits tout seul sont terribles à vivre.
J’aurais dû tourner les talons, quand tu m’avais averti que tu aurais pu sortir avec n’importe quel garçon et que je ne t’intéressais pas spécialement. Mon inquiétude toujours grandissante et toujours plus chaotique et agressive, tes rejets toujours plus froids et blessants…
Si tu le veux, tu peux m’aider un peu aujourd’hui en t’intéressant un peu à moi, et en me laissant me défendre de tout ce que tu m’as toujours ou une seule fois reproché quand on se parlait.
Qui plus est, tu peux le faire sans te dévoiler, par courrier et sans qu’on se revoie, et en m’épargnant de savoir que tu es mariée et avec qui, quitte à créer un autre courriel sous un autre nom. Si tu veux bien.
17 octobre 2004
J’ai rêvé l’autre nuit. C’était après l’un ou l’autre des congrès de la CGT — entre les Unions Locales, les Unions Départementales, les Fédérations, il ne manque pas d’occasions de tenir des congrès. Pour une raison biscornue dont le souvenir au réveil s’est effacé, le repas d’après congrès s’était tenu dans la maison à Tarbes que tu connais, celle de tes cousins. Des convives, éparpillés dans tous les coins, aucun visage ne m’était connu, et je ne savais plus qui était cégétiste et qui était de l’Église Réformée. On attendait des membres de la famille de tes cousins mais ils n’arrivaient pas. Je n’étais pas seul. J’étais venu avec Anne-Marie, une amie — une amie proche, pas un amour — et je restais assis près d’elle pour ne pas être éloigné d’une présence rassurante. Que faisait-elle là ? Elle n’est pas cégétiste, ni protestante, elle écrit des poèmes et lors des soirées poétiques organisées par notre association nous nous asseyons généralement l’un à côté de l’autre. Elle m’a proposé de me raccompagner au moment de rentrer chez elle, je lui ai répondu : “Je ne peux pas, j’attends quelqu’un.” Ce quelqu’un, c’était toi.
Après son départ je suis resté seul. Les visages autour de moi étaient de plus en plus inconnus et moi de plus en plus mal à l’aise. Ils n’étaient pas hostiles et même, parce qu’ils étaient cégétistes ou parce qu’ils étaient protestants, ils étaient d’une attention touchante. Mais aucun, dans cette maison où tout le monde aurait dû te connaître, ne te connaissait ni pouvait me dire quand tu reviendrais, j’étais mal. Ce ne fut imperceptiblement plus la maison de tes cousins mais la tienne, ou plutôt celle de tes parents, ou ton absence était obsessionnelle. Pas la vraie maison, la maison à ton image, une jolie maison derrière une haie dans un joli coin très intime de la campagne. Je me suis souvenu qu’une petite chapelle — ton berceau — était attenante à la maison, sur la droite juste avant la cour de l’entrée. Je suis sorti et j’ai entrouvert la porte de la chapelle, espérant t’y trouver. Il s’y déroulait la répétition d’un office religieux. De très jeunes filles en robes blanches imitaient les mouvements d’ailes des oiseaux, l’une d’elle sautillait entre les bancs. Leur jeunesse me disait que tu étais partie et que tu ne reviendrais plus. J’ai alors refermé la porte pour ne pas en voir plus et j’ai considéré la route qui menait à la chapelle. En fait de route, c’était devenu un chemin boueux, où il était difficile de marcher, on s’enfonçait à chaque pas. Mais cette route, tu l’avais prise pour disparaître, elle menait vers toi. Au moment du réveil, la fin du rêve, je venais de m’engager sur cette route qui menait vers toi, mais en sachant que tu ne serais pas au bout. Il n’y avait pas d’autre choix.
Je me suis enfoncé à chaque pas toute ma vie durant, j’attends qu’une grâce me soit accordée. Que deviens-tu et que penses-tu de moi ?
23 mai 2004
(Chambre d’étudiante — lueur de lampadaire
Un lit — au sol un sac de couchage)
Je n’ai pas répondu si oui ou non tu réveilles ma fibre paternelle.
Tu sors juste de l’adolescence, mi-enfant et mi-adulte, et les fibres que tu éveilles en moi peuvent être plus sauvages, paternelles par la tendresse. Ça n’a pas grande importance.
J’ai passé la nuit du 20 au 21 mai pratiquement sans dormir. Mais, si je me suis réveillé accidentellement et dans le silence, c’est délibérément ensuite que je ne me suis pas rendormi. J’ai veillé, pour profiter pleinement du peu de temps où tu aurais besoin de moi dans ta vie, entre le 20 et le 22 mai 2004.
Tu ne voulais pas que je t’envoie ma littérature. J’ai obtenu ton accord diplomatique, mais je veux que tu comprennes mes raisons mal expliquées sur le moment: tu m’effaces de ta vie et je veux continuer d’y être de cette façon discrète sur une étagère et sous un autre nom et comme un étranger et peut-être utile.
J’avais les mains qui tremblaient en attendant le train pour Toulouse et ta mère m’en avait fait la remarque. J’avais commencé à avoir peur de toi quand, après le restaurant, en se quittant, à Tarbes, tu m’avais dit “À bientôt”. Je me souviens d’avoir baissé les yeux et j’étais terrorisé par ta présence le lendemain dans la voiture. Ensuite, je me suis occupé de précipiter les choses, et j’ai commencé à prendre des antidépresseurs et fumer un peu plus.
Je pensais, mais on n’est jamais sûr de rien, que tu avais besoin de te confier à quelqu’un et jeté ton dévolu sur moi. Je ne voulais pas de ce que ça impliquait pour moi mais il n’était pas question non plus de te le refuser. Ça s’est fait au début de la nuit du 20 mai et je ne le regrette pas, je ne l’ai pas regretté le 21, j’ai commencé à avoir froid le 22.
Je pensais à mon avenir inutile sans toi pendant que tu te confiais à moi. Ne le prends pas mal, et comprends qu’il n’est pas possible de te confier à quelqu’un sans lui demander de l’amour, sans l’obliger à te consentir un attachement profond et peut-être sans espoir. M’attacher à toi, te perdre immédiatement, c’est justement ce dont je ne voulais pas et qui me terrifiait, et que je ne pouvais refuser quand tu me demandais de la tendresse.
Paternel ? Je le suis devenu dans la nuit du 20 au 21 mai. Quand je me suis réveillé, j’ai regardé vers toi, ta jambe dépassait des couvertures et ton short retroussé s’approchait de la zone délicate. Je m’étais attaché à toi, je me suis senti violemment rejeté de ce corps si proche et dont l’accès m’était interdit, comme tes sentiments. Je n’évoquerai pas les états d’âme que tu peux deviner.
Il y a eu du boucan dans la rue, et toi tu t’es tournée sur le côté. Dans le mouvement ta jambe était revenue sous les couvertures, et c’était ton bras droit qui dépassait du lit. Mes pensées en ont été toutes bouleversées. J’avais ta main tendue juste devant mon visage, et les doigts en étaient recroquevillés comme ceux d’un bébé. Tu n’étais plus une jeune femme mais une enfant, qui n’inspire que la tendresse. Je n’avais plus soudain de désir pour toi. Mais un pressant besoin de continuer à te rassurer, tout en contemplant la sérénité de ton sommeil, en faisant durer la nuit.
Je ne savais comment prendre ta main sans te réveiller. Je l’ai embrassée doucement d’abord, puis je l’ai entourée de la mienne sans pression. Quand tu l’as retirée je me suis tourné vers ton visage et j’étais heureux comme une maman devant son enfant. De temps en temps j’ai somnolé, de temps en temps je t’ai donné de petits bisous sur le front ou les tempes. De temps en temps tes mouvements dans le lit révélaient de nouveau ta jambe mais j’avais découvert qu’il était moins désespérant de te considérer comme une enfant et je n’y prêtais plus attention.
Je t’ai réveillée d’un bisou quand le réveil a sonné et tu en étais ravie. J’ai été paternel toute la journée du 21, un rôle au-delà duquel je ne dois pas m’aventurer et dont j’espérais qu’il ferait durer mes relations avec toi. Après tout, ta mère m’avait toujours vu en adoration devant sa fille, et toi aussi tu es persuadée de n’être pour moi que sa fille.
Tu ne peux me refuser un compte rendu de la journée du 28 après que je t’aie un peu aidée dans sa publicité et du fait, aussi, que je t’admire beaucoup d’avoir monté ce projet. Ensuite… Je ne suis pas de ta famille et je ne te sers plus à rien.
Je crois savoir la teneur des cauchemars que tu as faits le matin du 22 avant le réveil, ou du moins, qu’ils étaient liés à l’avenir et aux mises en ordre à faire dans ta vie et ses incertitudes plutôt qu’au passé. Mon congédiement en est la suite.
J’ai commis l’imprudence de ne pas refuser de m’attacher à toi. Finlande, ou Mexique, je t’aurais visitée ou suivie, paternel ou amical à ton gré. Mais quand tu m’as dit que tu ne voulais plus me voir, il était excessif et inutilement cruel, digne d’une petite reine, d’ajouter que j’étais déjà un souvenir effacé.
On a besoin de ma tendresse, puis on se débarrasse de ma personne, c’est une situation que j’ai déjà connue. Tu ne peux pas comprendre. J’ai pris sciemment des risques quand toi tu étais trop jeune pour savoir ces choses et pour mesurer exactement ce que tu attendais de moi, je ne te reproche rien.
Il n’y a pour moi qu’une manière de rester un peu dans ta vie et en étant peut-être un peu utile, non par une présence effective mais mieux que sur une photo. Demain je t’enverrai de mes textes. Ce ne sont pas de gros volumes encombrants et je ne te demande même pas de les lire immédiatement, seulement de les conserver si tu veux bien.
Tu pourras néanmoins y confronter mes idées avec les tiennes sans moi, et je te dirai dans la lettre d’accompagnement en quoi ils peuvent éventuellement te servir.
© Yves Martinet 2006
La “version voyageur” disponible ici
coïncide avec la quasi intégralité de l’auteur, soit :